Rubens à New York




Rubens à New York


Puzzles iconiques à solutions multiples

Quelle énergie chez ces New-Yorkais ! Catherine Van den Steen les a saisis dans un mouvement perpétuel, presque brownien, de croisements, d’élans, de rencontres, de conversations. Ils se parlent, s’embrassent ou simplement conversent au téléphone qu’ils ne semblent pas quitter, et parfois promènent leurs chiens… On les voit circuler dans des lignes de force qui disent la puissance de la cité, dont l’artiste a emprunté les lignes aux solides structures d’acier du métro de la ville, véritables racines souterraines des buildings de Manhattan. Ils sont terriblement humains. Divers, passionnés, tendres, busy, la tête ailleurs ou dans le sac, fatigués ou pleins d’énergie, pris dans des histoires qui les dépassent ou soucieux de forcer le destin…
Pour caractériser leur mobilité, pour l’envelopper, la commenter, la retourner, Catherine Van den Steen n’a pas trouvé mieux que de convoquer quelques œuvres de Rubens, le maître du baroque – La Chasse au lion (1621), Le Jardin d’amour (1633), La Descente de croix (1612-1614), L’Enlèvement de Proserpine (1621), et Combats de fantassins et de cavaliers (1600-1608), dessin inspiré de La Bataille de Constantin contre Maxence (conçue par Raphaël pour le Vatican et exécutée après sa mort par ses élèves) – qu’elle inscrit en filigrane ou en surimpression dans ses tableaux, peints dans des couleurs qui rappellent celles du pop art… justement new-yorkais.
Ici, peinture d’histoire et histoire de la peinture s’entrelacent, dans un jeu de confrontation, de télescopage, d’effraction, de contact, d’inversion, qui installe un imaginaire, des puissances sous-jacentes, qui déstabilisent le déchiffrage naturel de ces silhouettes que l’on pourrait avoir croisées dans la ville à l’instant. Avec Rubens, c’est le choc des passions et la violence de l’histoire qui se rappellent au spectateur. Si bien qu’il n’y a rien d’anachronique à entremêler les époques. Bien au contraire, de leur rapprochement surgissent des étonnements qui mettent en branle des effets de sens et des interprétations qui peuvent être simultanément poétiques, politiques et analytiques. C’est un jeu d’interprétation sans fin, sorte de cabale picturale, que proposent les œuvres de Catherine Van den Steen. On aura vite compris que, comme toute la grande tradition de la peinture dans laquelle elles s’inscrivent, ces toiles en forme de puzzles iconiques à solutions multiples ne se regardent pas furtivement, mais longuement, pour en goûter la richesse et la consistance.

Jean-François Bouthors